Fragonard - Marguerite Gérard. Une révélation, des propositions. Exposition mars 2025 - Catalogue - Page 20
Jean Honoré Fragonard, Le Verrou ovale
Jean-Pierre Cuzin. Enfin, le pinceau
chargé de blanc de plomb unifie le
couple, avançant rapidement sur le
corps de l’homme pour rendre le
relâchement de sa chemise entrouverte
et, dans un geste tout aussi nerveux,
le désordre de l’oreiller. Pris dans son
élan, Fragonard ajoute une virgule
de blanc sur le front de la femme,
accrochant la lumière et traduisant, de
façon prodigieuse, la vaine résistance
face à la détermination de l’homme.
Analysant les fameux portraits peints
communément nommés les Figures
de fantaisie, Jean-Pierre Cuzin a relevé
avec justesse que « l’impulsivité de
Fragonard n’est qu’apparente, et sa
fureur bien calculée20 ». C’est la même
explosion de touches colorées, jetées
avec fougue, sinon fureur, qui est à
l’œuvre dans notre composition.
16
Toute la complexité du Verrou ovale
réside dans le contraste entre la
modestie de son format et la richesse
de son élaboration, de ses intentions
et des fonctions que Fragonard lui a
assignées au fil du temps. D’un point
de vue ontologique, le support en
papier associé au tracé au graphite
définit Le Verrou ovale comme un
dessin. Cependant, le travail à l’huile
qui recouvre ce dessin le classe parmi
20. Ibid., p. 118.
les peintures. Faut-il privilégier l’une
ou l’autre approche ? Fragonard
défiant constamment les catégories,
il serait plus juste de considérer
l’œuvre à la fois comme un dessin et
une peinture. Les deux médiums, en
effet, sont ici indissociables. Le dessin
au graphite remplit une fonction
préparatoire dans le sens le plus
traditionnel : il fixe les grandes lignes
de la composition. Mais il anticipe
également les futurs gestes de l’artiste
travaillant la matière picturale avec
rapidité et précision sur un format
réduit. Fragonard a probablement cela
à l’esprit, peut-être plus intuitivement
que consciemment21, lorsqu’il trace
en quelques minutes de grandes
boucles continues au graphite pour
esquisser les têtes et les jambes des
personnages, le coussin et l’angle
du lit. Le support en papier permet
au pinceau de glisser sur la surface
sans risquer de faire des barbes.
Plus qu’une simple mise en couleur
offrant les clefs de lecture de l’œuvre,
les empâtements à l’huile expriment
les sentiments des personnages et le
désordre qui règne dans la pièce.
21. Nous rejoignons Jean-Pierre Cuzin quant à la « fureur
bien calculée ». À force de travail et d’expérimentations,
Fragonard maîtrise son geste, sa touche empâtée et les
frottis bien visibles qui deviennent véritablement sa
signature. Voir Charlotte Guichard, La Griffe du peintre.
La valeur de l’art (1730-1820), Paris, Seuil, 2018, p. 140.